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Otto Dix "Les joueurs de skat", 1920

 

Dljds

 

Otto Dix (1891-1969),  biographie  /  site de la Fondation 

 

Le sujet: 3  anciens soldats

Il s'agit de 3 anciens combattants de la 1re guerre mondiale, qui jouent au skat dans un café, scène inspirée d'une scène réelle vue par Dix.

Tous sont des "gueules cassées", gravement mutilés, handicapés, défigurés. Leurs jambes de bois, prothèses, bras articulés, appareil auditif et oeil de verre montrent que la médecine a essayé de les "réparer" au mieux mais le résultat reste effrayant: ils sont dans une relative obscurité, isolés du monde extérieur, comme renfermés sur eux-mêmes.

L'enfermement se perçoit par le cadrage, très serré autour des personnages, eux-mêmes comme bloqués par les journaux, le porte-manteaux et la lampe. Ils sont apparemment dans un café mais pourtant seuls, isolés, enfermés ici car exclus de la vie sociale.
Qu'ils soient coupés du monde dans un café sombre montre que même s'ils sont officiellement considérés comme des héros, leur apparence effrayante les empêche de vivre normalement dans la société. Leur gloire ne leur apporte aucune consolation, aucun bonheur.

Ils n'en restent pas moins des individus très différents, qui n'ont pas les mêmes préoccupations:
- L'homme du fond a un dessin de femme tatoué sur son faux crâne, qui rappelle que ses désirs ne vont probalement que rester des fantasmes dans son imaginaire.
- L'homme de gauche triche, car il a 2 fois la même carte, le roi de coeur: sur son pied et près de son appareil auditif. Sa tricherie est cependant assez ridicule, car le roi n'a qu'une valeur moyenne dans ce jeu et de plus, la carte cachée en bas n'a pas tout à fait le même couleur que l'originale: il se peut donc que les autres joueurs le remarquent.
- L'homme de droite est un héros car il porte la Croix de fer, une distinction donnée pour acte de bravoure.

Un tableau très critique

Réification: le fait que les jambes de bois ressemblent énormément aux pieds des chaises (de modèle "chaise bistrot") contribue à donner l'impression que ces hommes ne sont plus que des meubles, des objets, ils sont réifiés, ont perdu leur humanité et leur aura.

Tout rappelle encore la mort, alors que le tableau a été fait 2 ans après la fin de la guerre: le fond marron foncé rappelle la terre des tranchées ou dans laquelle on est enterré, il y a un dessin macabre sur la lampe et les porte-manteaux ressemblent à des crochets de boucher...

Avec cette mise en scène, l'artiste et le spectateur voient presque toutes les cartes, comme si, malgré les efforts de ces personnes, on ne pouvait plus rien cacher. Une seule carte est retournée, dans la main du personnage de droite. On voit leur jeu, au sens propre et aussi au sens figuré.

La guerre est inutile et les informations mensongères: la disposition des journaux, en éventail, ressemble à celle des cartes et peut laisser penser que la guerre est comme un jeu, inutile et pleine de hasard, mais où chacun espère gagner. En outre, les informations de ces journaux "trichent" également en ne disant pas la vérité, ce sont des journaux allemands qui diffusent de la propagande pro-guerre.

L'utilisation de 3 journaux réels (et pas peints), collés sur la toile, permet de faire le lien entre le tableau et nous: tout cela n'est pas une chimère, une oeuvre issue de l'imaginaire, mais fait bien partie de notre monde, de notre quotidien.  Le style du tableau déforme un peu la réalité, mais cela reste quand même la réalité, les journaux sont biens réels, authentiques.

Otto Dix semble ainsi nous rappeler l'horreur et l'inutilité de la guerre, cherche à nous en dégoûter, rappelant que même l'après-guerre n'est pas une période glorieuse et enthousiasmante, comme beaucoup se l'imaginaient en s'engageant sur le front en 1914, comme Otto Dix lui-même. En effet, il s'était porté volontaire pour aller sur le front, a combattu à partir de 1915 et a reçu une formation de mitrailleur mais son expérience de la guerre l'a fait changer totalement de point de vue et dès l'après-guerre, ses oeuvres exprimeront son traumatisme et inviteront les spectateurs à ne plus adhérer aux idées belliqueuses.

 

Le style et les références artistiques

Otto Dix a participé au mouvement dadaiste,  qui prônait une créativité sans règles, sans lois, voire même sans signification précise.
Cela dit, l'aspect rigide et fragmenté des personnages rappelle le cubisme, que Otto Dix a un peu pratiqué, mais ce tableau est plus souvent rattaché à:

1 /   l'expressionnisme, à cause des visages déformés,
L'expressionnisme est un courant artistique du début du 20e siècle, principalement allemand. Les peintres expressionnistes déforment la réalité de façon assez gestuelle, utilisent souvent des couleurs vives représentent fréquemment des scènes où le naturel, donc le nu, est valorisé.
Le Cri de Edvard Munch (1863-1944), dont la première version a été peinte en 1893, est considéré comme une des premières oeuvres expressionnistes.
Ernst Ludwig Kirchner est l'un des peintres expressionnistes les plus connus.

2 /   la Neue Sachlichkeit ou "Nouvlle Objectivité", dont les oeuvres montrent la société de l'époque, assez froidement, avec souvent un aspect crtiique.
George Grosz Oeuvres diverses  /  autres exemples   / 

Comparaisons avec d'autres oeuvres d'Otto Dix:

- Prager Straße, 1920  / analyse / montre des rescapés handicapés, de nombreuses prothèses dans la vitrine du magasin et utilise aussi un collage, qui dénonce l'antisémitisme.

- La guerre, 1924 (cliquez sur l'image puis sur la flèche de droite pour voir les 12 estampes), série de 50 gravures qui dénoncent l'horreur et les injustices de la guerre.
Certains personnages ressemblent à celui du tableau Le Cri (1893), d'Edvard Munch.

- La guerre, 1932: de même que Les joueurs de skat montre de nombreuses blessures différentes, La guerre montre différents états de la mort (corps éventré, corps desséché...) et, par la violence des images et des détails, essaie de dégoûter le spectateur de la guerre.
Dans La guerre, Dix se représente en personne qui sauve un blessé et dans Les joueurs de skat, il apparaît comme le fabricant de la prothèse de la mâchoire de l'homme de droite: "prothèse de marque Dix", avec sa tête, sont imprimés dessus. Dix se présente donc comme celui qui, déjà, essaie d'aider, de réparer. De plus, la mâchoire, c'est ce qui permet de s'exprimer...

Autre analyse détaillée des "Joueurs de skat"

 

Dans "la chambre des officiers", le romancier Marc Dugain met en scène des personnages très proches du tableau d'Otto Dix.

Côté art, sont évoqués:

- les peintres de Montmartre, comme  Bonnard (=le nom de l'ami d'Adrien,  qui peint), Picasso, Dufy, Laurencin, Miro, Valadon, Braque....
- Edvard Munch, l'expressionniste qui a peint Le Cri  en 1893
- "l'avenir du cubisme", page 63
-"l'expressionnisme mordibe" d'Otto Dix, page 162

 

Analyse comparative réalisée en classe de 3C, avec Mme Singer:

La chambre des officiers / Otto Dix, les joueurs de skat: comparaison des deux oeuvres

Introduction : décrire rapidement le tableau et raconter l’intrigue du roman (ne pas oublier dates de création ou de publication et présenter les auteurs). Dire que les deux oeuvres ont de nombreux points communs et annoncer le plan.

La chair blessée

Les trois personnages sont des gueules cassées de la 1e GM, ils sont tous les trois lourdement handicapés : il leur manque des membres, on observe des jambes de bois, un homme tronc posé sur un socle, avec des membres absents, parfois remplacés par des prothèses, des cicatrices. Ces hommes sont défigurés, méconnaissables, ce sont des restes d’humains.Dans roman de Dugain, on trouve de nombreuses descriptions, ou allusions à la chair blessée des gueules cassées puisqu’il s’agit du thème principal du roman. On peut dire que Dugain a choisi de décrire ces blessures épouvantables de manière imagée et métaphorique souvent, ce qui rapproche le texte du tableau d’Otto Dix.
Page 52 : «sa mâchoire a cédé comme une digue sous l’effet d’un raz de marée» (comparaison entre une réalité, mâchoire, qui ne peut résister à une telle force, l’obus ou la balle). «Son oeil est comme un nid d’oiseau pillé» (comparaison entre le globe oculaire qui serait l’oeuf disparu).
Page 68 «Weil ressemble à un homme préhistorique, les sinus à l’air». L’homme blessé redevient un brouillon d’homme qui n’aurait pas atteint l’évolution de celui du XXe siècle.

Dans le roman, de nombreux passages décrivent les blessures de manière imagée, mais aussi crue, sans fioritures. Aucun sentimentalisme ne transparait dans la narration des blessures, le narrateur reste factuel même s’il emploie des images. Il y a une absence de développement : la pitié du lecteur n’est pas attendue.

 

Le huis-clos

Dans le tableau, les trois soldats sont agglutinés dans un espace clos, ils sont placés autour d’une toute petite table, ils sont presque emmêlés, comme s’ils ne formaient plus qu’une entité, qu’un aggloméré de morceaux de corps. Le fond est sombre, ils sont seuls, comme relégués dans un espace isolé, coupés du monde. On a l’impression qu’ils sont rejetés dans un coin de la société.

Dans le roman, l’idée d’un huis-clos est bien présente : le titre du roman mentionne une chambre, qui est espace fermé, lieu de l’intimité et qui éloigne le regard des autres. Les officiers ont un statut particulier : leur grade supérieur dans l’armée leur permet de bénéficier d’un espace différent au sein de l’hôpital . Tous les officiers défigurés sont placés au troisième étage, ils sont volontairement isolés du regard des autres. En fait, ils font horreur, on les écarte. On peut parler de claustration physique et mentale. (ils ne peuvent plus parler, pour beaucoup, notamment le narrateur)
Page 78 : «Pendant un an, nous sommes restés dans cette chambre sans nous en éloigner»La vie monacale est égayée par des discussions entre eux (tant bien que mal), de l’humour (autodérision), une complicité.
Page 101, Weil veut préserver ses camarades , les sauver de l’apitoiement en racontant des histoires amusantes «les bousculait par ses plaisanteries qui faisaient rire même ceux qui n’avaient plus de bouche»Ils jouent aux cartes, à la belote qui nécessite d’être quatre joueurs, contrairement au squat (tableau, ils sont trois).

 

La réification

Définition : donner des caractéristiques de choses d’objets, d’animal, à un être humain. Synonyme de chosification.

Dans le tableau d’Otto Dix, les trois soldats semblent déshumanisés : leurs membres inférieurs ont été remplacés par des jambes de bois qui se confondent avec les pieds des chaises. Corps et meubles sont emmêlés et indissociables. On voit des mains en bois, des mâchoires en fer...Dans le roman comme dans le tableau, les protagonistes ont été blessés à la langue et aux yeux, ils ont perdu un ou plusieurs de leurs sens qui permettait la communication avec autrui. Les visages, expressions, sont méconnaissables. Marc Dugain recourt à des métaphores animales (oiseaux et becs) pour décrire les blessures.

Penanster, grâce à la rééducation, sera bientôt en mesure d’ouvrir le bec comme le corbeau de La Fontaine. Il se compare lui-même à une «chouette blanche» (p 63) et regrette que Weil doivent se contenter d’une prothèse «demi-bec d’oiseau» (p 73).

Adrien évoque les «visages simiesques» qui peuplent la chambre (p 78).Privés de communication, comparés à des animaux, aussi insignifiants dans la société que des objets, les blessés de la chambre des officiers comme les soldats allemands du tableau d’Otto Dix perdent une partie de leur humanité.

 

La dénonciation de la guerre

Dans le tableau, les soldats sont représentés en train de jouer aux cartes dans un endroit sombre, isolé, ils semblent exclus de la société. Ayant déjà joué leur rôle de chair à canon, ils sont devenus inutiles.. Ils semblent ridicules, on a l’impression qu’Otto Dix, en se moquant de ces hommes, exagère volontairement leur état pour mieux le dénoncer. Leurs corps entiers sont touchés par les blessures, des handicaps, et le pied servant de main provoque même le rire. Rire forcé d’ailleurs pour l’un des personnages dont la bouche a été coupée. Tous les membres s’emmêlent, leur humanité s’évanouit, de même que leur existence sociale.

Otto Dix dénonce la toute-puissance destructrice des décisions politiques grâce au collage des journaux placés stratégiquement au-dessus de la tête des trois soldats. La croix de fer symbolise la reconnaissance de l’État vis-à-vis de l’héroïsme dont un des soldats a fait preuve, mais à quoi peut bien servir cette gratitude lorsqu’on se retrouve dans cette situation ?

Dans le roman, la première phrase paradoxale opère un décalage entre le thème principal et la situation du héros. «La guerre de 14, je ne l’ai pas connue.» La 1e Guerre Mondiale, en tant que succession d’événements militaires, politiques, est rarement abordée dans le texte. Le désintérêt d’Adrien pour les événements extérieurs, le dégoût, la colère qu’il ressent face au nombre croissant des blessés s’accompagne parfois de critiques de l’armée.
Pages 118-119 : «massacre», «la révolte et la rancoeur des soldats qu’on avait envoyés au casse-pipe pour rien.» «État-major d’abrutis».L’antimilitarisme est sous-jacent (cf la remarque du Ministre de la Guerre qui essaye de rassurer Adrien en lui promettant que bientôt il serait remis et pourra retourner au front). Remarque décalée et ridicule.
Cf Cynisme du médecin qui se réjouit de pouvoir faire progresser la science grâce à la multitude des blessures et au nombre des opérations chirurgicales rendues ainsi possibles.

 

Conclusion : reprendre les idées principales et proposer une ouverture avec un autre tableau de Dix par exemple ?

Comme  Prager Straße, 1920, analyse   /   La guerre, 1924, série de gravures  /    La guerre, 1932

 

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